Écoute moi, j'vas te dire de quoi.
Y'a des fois, j'haïs ça icitte en crisse. Genre vraiment. J'me dis que j'vas sacrer mon camp, que j'vas partir pour Montréal, Québec, n'importe où calisse, mais pas icitte. Pas dans ce trou perdu où tout le monde connaît tout le monde pis où ton voisin sait que t'as acheté du lait 3.25% passé date avant même que t'arrives chez vous.
Mais tu veux savoir le pire?
J'peux pas partir pour vrai.
Parce que le Saguenay, c'est comme une ex toxique qui te manque en tabarnak même si a't'a faite brailler pendant trois ans. C'est ancré dans moé comme un tattoo fait cheap dans un sous-sol à 16 ans. Ça part pas. Même si tu frotte fort.
Le monde icitte, câlisse.
Commence pas à me parler du monde. Y'ont des opinions sur TOUTE. Pis y te les disent, que tu veuilles ou non. "Ah ben coudonc, elle est partie en ville?" "T'as tu vu comment qu'a l'était habillée au Walmart?" "Son char a coûté combien tu penses?"
Le commerage, c'est un sport olympique au Saguenay. Médaille d'or à chaque osti de jour.
Mais en même temps... en même temps, là, quand ta voiture est pognée dans neige jusqu'au hood pis qu'y fait -35, y'a toujours un bon samaritain avec sa gros truck qui vient te sortir de là sans te charger une cenne. Sans même te demander ton nom. Juste parce que c'est d'même icitte.
Pis ça, ça vaut quelque chose en crisse.
Les expressions qui me rendent folle.
"Y mouille à siaux!"
"Ça pas d'allure!"
"J'suis tannée en bebitte!"
"J’ai pogné le cotteur!"
Des fois j'me surprends à parler de même pis j'me dis, câlisse Jennaille, t'as l'air de quoi. Mais ailleurs, quand j'utilise ces expressions-là pis que le monde me regarde comme si j'parlais russe, j'me rends compte que c'est une partie de moé. Que j'viens de queque part.
Que j'viens d'ICITTE.
Pis ça, même si ça m'énarve des fois, c'est précieux en tabarnak.
La mentalité: entre fierté pis défaitisme.
On est fiers, nous autres. Fiers de nos bleuets (même si on en mange jamais). Fiers du Fjord (même si on y va deux fois par année max). Fiers de nos hivers de marde pis de notre capacité à survivre à six mois de frette.
Mais en même temps, on a cette mentalité de "ça marchera jamais icitte". Toute est trop loin. Toute coûte trop cher. "Pourquoi tu ferais ça, y'a rien icitte anyway."
C'est épuisant.
Mais c'est réaliste aussi, faut se le dire.
Partir... mais jamais vraiment.
Partir, moé?
J'ai même jamais quitté la région, câlisse. J'ai juste déménagé du Lac pour le Sag. Pis le monde trouvent ça drôle. "Ah ouain, t'as faite le grand saut!" Mets-en. 45 minutes de char de différence. Quelle aventure, mon baluchon pis toute pis toute.
Mais tu sais quoi? Même ça, même c'te déménagement-là de 45 crisse de minutes, ça change de quoi. Parce que le Lac pis le Sag, c'est pas pareil pantoute.
Au Lac, c'est tranquille. C'est le silence. C'est les voisins que tu connais depuis que t'es haute comme trois bleuets. C'est le dépanneur où la madame sait exactement ce que tu viens chercher avant même que tu rentres. C'est les trails de 4roues pis les lacs perdus où tu peux te cacher quand t'en as plein ton casse.
Au Sag, c'est... ben c'est la "grande ville". Entre guillemets gros comme ma main. C'est le Walmart ouvert tard. C'est les Tim Hortons à tous les coins de rue. C'est les lumières pis le trafic du boulevard St-Paul un jeudi 16h. C'est l'illusion qu'y se passe de quoi.
Mais au fond, c'est juste une autre version de la même affaire.
Pis moé, j'ai jamais eu le courage — ou la folie, j'sais pas trop — de vraiment partir. De virer le dos au Lac pour de bon pis d'aller voir ailleurs si l'herbe est vraiment plus verte.
Peut-être parce que j'ai trop peur de m'ennuyer. Peut-être parce que j'sais qu'ailleurs, j'serais juste une étrangère avec un accent weird. Peut-être parce qu'au fond, j'appartiens à c'te territoire-là pis que j'le sais en crisse.
Fait que j'reste. J'reste icitte, entre le Lac pis le Sag, entre mes racines pis mes ambitions, entre vouloir partir pis savoir que j'le ferai jamais vraiment.
L'amour-haine, pour toujours.
J'vas probablement toujours être écoeurée par certaines affaires icitte. Par la mentalité fermée de certains. Par le manque d'opportunités. Par le fait qu'y faut 45 minutes pour trouver un stationnement au Costco.
Mais j'vas aussi toujours aimer ça.
Les couchers de soleil sur le Fjord qui te coupent le souffle même si t'es de mauvaise humeur. L'odeur de feu de camp l'été. Le silence, le vrai câlisse de silence, quand t'es dans le bois pis que t'entends juste les oiseaux.
Pis les gens aussi, crime. Même si y sont gossants, même si y sont trop dans tes affaires, ce sont mes gens gossants.
Le Saguenay, c'est pas juste une place sur une carte.
C'est une identité. Une fierté compliquée. Un amour-haine qui va me suivre jusqu'à ma tombe.
Pis tu sais quoi?
J'pense que j'suis correcte avec ça.
Même quand j'suis écœurée en tabarnak.
À bientôt peut-être! Pis d'ici-là, prend soin de ton dedans!
Tourlou là!
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Commentaires
Très beau texte là Saguenéenne